Sur cette page
La jambe est devenue rouge en une nuit, elle est chaude, tendue, et la fièvre est montée la veille. Le médecin parle de « dermohypodermite », un mot que beaucoup de patients n'ont jamais entendu, alors qu'il désigne l'une des infections de la peau les plus banales : ce qu'on appelait autrefois l'érysipèle. Elle se soigne bien, le plus souvent à la maison, avec des antibiotiques simples. L'imagerie n'est pas indispensable pour la reconnaître, mais elle sert dans deux situations : quand on soupçonne un abcès, et quand on craint une forme grave.
Un mot savant pour une infection fréquente
Le mot se décompose facilement. Le derme est la couche profonde de la peau, l'hypoderme la couche de graisse juste en dessous. Une dermohypodermite est une inflammation de ces deux couches. Quand elle est due à une bactérie et qu'elle ne détruit pas les tissus, on parle de dermohypodermite bactérienne non nécrosante, abrégée DHBNN dans les comptes rendus : c'est l'ancien érysipèle, presque toujours dû au streptocoque β-hémolytique du groupe A1,2.
Il faut se méfier d'un faux ami. En anglais, on dit cellulitis, et certains textes traduits parlent de « cellulite ». Rien à voir avec la cellulite au sens esthétique du terme : il s'agit bien d'une infection3.
À l'autre bout du spectre se trouvent les formes nécrosantes, rares, où l'infection détruit les tissus et peut atteindre l'aponévrose, cette enveloppe fibreuse qui entoure les muscles. On parle alors de dermohypodermite bactérienne nécrosante, ou de fasciite nécrosante. C'est une urgence chirurgicale, et c'est elle que tout le monde cherche à ne pas manquer2,4.
d'antibiotique suffisent dans la forme habituelle, sans prolonger le traitement1
diagnostic de cellulite de jambe est erroné dans une étude américaine menée chez des patients hospitalisés5
c'est l'ordre de grandeur du sur-risque lié à un lymphœdème de la jambe dans l'étude cas-témoins française de référence6
Une jambe rouge, chaude, gonflée
Le tableau est souvent typique. La fièvre et les frissons précèdent parfois de quelques heures l'apparition d'une plaque rouge, chaude, douloureuse et gonflée, le plus souvent sur une seule jambe. Ses bords peuvent être nets, en léger relief. Une traînée rouge remontant vers l'aine (une lymphangite) et un ganglion sensible au pli de l'aine sont fréquents2,3.
Il y a presque toujours une porte d'entrée, même minuscule : une fissure entre les orteils due à une mycose, une petite plaie, un ulcère de jambe. Dans l'étude cas-témoins de Dupuy et collaborateurs, menée dans plusieurs hôpitaux français, les deux facteurs de risque qui dominaient nettement étaient le lymphœdème et une brèche dans la barrière cutanée ; l'insuffisance veineuse, l'œdème de jambe et le surpoids comptaient aussi, mais moins6. C'est pour cela qu'on regarde toujours entre les orteils, même quand la plaque est sur le tibia.
Le diagnostic est clinique. Aucune prise de sang, aucun examen d'imagerie ne le confirme à lui seul2,3.
L'imagerie : utile dans deux cas, pas systématiquement
Dans la forme habituelle, sans signe de gravité, chez un patient qui va bien par ailleurs, aucun examen d'imagerie n'est nécessaire. On en demande un quand une question précise se pose.
Chercher un abcèsc'est l'indication la plus fréquente de l'échographie. Une poche de pus ne guérit pas avec les seuls antibiotiques, elle doit être drainée. L'échographie la montre bien : une collection liquidienne, souvent arrondie, au contenu un peu trouble. Une méta-analyse menée aux urgences a montré qu'elle repérait l'abcès plus sûrement que le seul examen clinique, qui en laisse passer une partie, notamment en profondeur7.
Comprendre ce qu'on voitdans une dermohypodermite simple, l'échographie montre un hypoderme épaissi, plus brillant que d'habitude, découpé par de fines travées de liquide qui dessinent un aspect « en pavés ». Ce signe traduit un œdème de la graisse. Il est utile, mais il n'est pas propre à l'infection : on le retrouve aussi dans l'œdème d'une insuffisance cardiaque ou d'une insuffisance veineuse8.
Éliminer une phlébiteune jambe rouge et gonflée fait aussi penser à une thrombose veineuse. Un écho-Doppler veineux est souvent fait dans la même séance quand le doute existe. Les deux peuvent d'ailleurs coexister3,8.
Quand on m'adresse une « jambe rouge » en échographie, ma vraie question n'est pas « est-ce une dermohypodermite ? », c'est le médecin qui l'a posée en examinant le patient. Je cherche ce qui changerait la prise en charge : une collection à drainer, une phlébite, ou du liquide qui longe l'aponévrose et qui doit faire appeler le chirurgien sans attendre.
Le point de vue du radiologueQuand l'imagerie ne doit pas retarder le chirurgien
Les formes nécrosantes sont rares, mais graves. Certains signes doivent alerter : une douleur beaucoup plus intense que ce que laisse prévoir l'aspect de la peau, une zone insensible, des taches violacées ou grisâtres, des bulles remplies de sang, une crépitation sous les doigts, une extension rapide malgré les antibiotiques, ou un état général qui se dégrade. La prise en charge est alors urgente et hospitalière2,9.
L'imagerie peut aider, mais elle ne doit jamais retarder une exploration chirurgicale quand la clinique est évidente4,9. Le scanner peut montrer des bulles de gaz dans les tissus mous, très évocatrices quand elles sont présentes, mais souvent absentes. L'IRM est l'examen le plus fin : dans une série publiée dans Radiology, une aponévrose profonde épaissie d'au moins 3 mm en hypersignal T2, une absence partielle de prise de contraste et l'atteinte de plusieurs loges musculaires orientaient vers une forme nécrosante plutôt que non nécrosante10. Le score biologique LRINEC a été proposé pour le dépistage ; il aide, sans permettre à lui seul d'exclure une fasciite nécrosante11.
Ce qui ressemble à une dermohypodermite
On aurait tort de croire que toute jambe rouge est infectée. Dans l'étude de Weng et collaborateurs, près d'un patient sur trois hospitalisé pour une « cellulite » de jambe avait en réalité autre chose, avec à la clé des antibiotiques et des hospitalisations inutiles5. Les confusions les plus courantes sont résumées ci-dessous.
| Situation | Ce qui oriente | Examen utile |
|---|---|---|
| Dermite de stase (insuffisance veineuse) | Les deux jambes, peu de fièvre, évolution lente, varices5,3 | Examen clinique, Doppler veineux |
| Thrombose veineuse profonde | Mollet tendu, douleur à la palpation, rougeur discrète3 | Écho-Doppler veineux |
| Abcès | Zone fluctuante, plus localisée, parfois une tête blanche7 | Échographie |
| Eczéma de contact | Démangeaisons plus que douleur, pas de fièvre3 | Aucun le plus souvent |
| Fasciite nécrosante | Douleur disproportionnée, taches violacées, état général altéré2,9 | Avis chirurgical urgent, imagerie si elle ne retarde rien |
Le traitement, et éviter que ça recommence
Dans la forme habituelle de l'adulte, la Haute Autorité de santé recommande l'amoxicilline par voie orale, 50 mg/kg par jour en trois prises, sans dépasser 6 g par jour, pendant 7 jours. En cas d'allergie à la pénicilline, la clindamycine ou la pristinamycine sont les alternatives1. Il faut garder la jambe surélevée et savoir que la rougeur met souvent plus longtemps à disparaître que la fièvre : ce n'est pas une raison pour prolonger les antibiotiques. Les anti-inflammatoires et les corticoïdes ne sont pas recommandés1.
La complication la plus fréquente est la récidive. La prévention passe d'abord par le traitement de ce qui l'a favorisée : soigner la mycose entre les orteils, prendre en charge un lymphœdème par une compression adaptée, s'occuper des plaies1,6. Quand les épisodes se répètent, au moins deux dans l'année, et que ces facteurs ne peuvent pas être corrigés, une antibioprophylaxie par pénicilline au long cours peut être proposée1. L'essai PATCH I a montré qu'elle réduisait les récidives pendant la durée du traitement, avec un effet qui s'estompait après son arrêt12.
La dermohypodermite bactérienne non nécrosante, c'est l'érysipèle : une infection fréquente, reconnue à l'examen, qui guérit avec une semaine d'amoxicilline. L'échographie sert à chercher un abcès ou une phlébite. Une douleur disproportionnée, des taches violacées ou un état qui se dégrade imposent un avis chirurgical immédiat, sans attendre l'imagerie.
Références
- Haute Autorité de santé, SPILF, GPIP — Choix et durées d'antibiothérapies : prise en charge des dermohypodermites bactériennes non nécrosantes (DHBNN) chez l'adulte. Recommandation de bonne pratique, 2021, mise à jour en juillet 2024.
- Haute Autorité de santé, SFD, SPILF — Prise en charge des infections cutanées bactériennes courantes. Recommandation de bonne pratique, février 2019.
- Raff A.B., Kroshinsky D. — Cellulitis: a review. JAMA, 2016 ; 316(3) : 325-337.
- Hayeri M.R., Ziai P., Shehata M.L., Teytelboym O.M., Huang B.K. — Soft-tissue infections and their imaging mimics: from cellulitis to necrotizing fasciitis. RadioGraphics, 2016 ; 36(6).
- Weng Q.Y., Raff A.B., Cohen J.M. et al. — Costs and consequences associated with misdiagnosed lower extremity cellulitis. JAMA Dermatology, 2017 ; 153(2) : 141-146.
- Dupuy A., Benchikhi H., Roujeau J.-C. et al. — Risk factors for erysipelas of the leg (cellulitis): case-control study. BMJ, 1999 ; 318 : 1591-1594.
- Gottlieb M., Avila J., Chottiner M., Peksa G.D. — Point-of-care ultrasonography for the diagnosis of skin and soft tissue abscesses: a systematic review and meta-analysis. Annals of Emergency Medicine, 2020 ; 76(1) : 67-77.
- Chau C.L.F., Griffith J.F. — Musculoskeletal infections: ultrasound appearances. Clinical Radiology, 2005 ; 60(2) : 149-159.
- Stevens D.L., Bisno A.L., Chambers H.F. et al. — Practice guidelines for the diagnosis and management of skin and soft tissue infections: 2014 update by the Infectious Diseases Society of America. Clinical Infectious Diseases, 2014 ; 59(2) : e10-e52.
- Kim K.T., Kim Y.J., Lee J.W. et al. — Can necrotizing infectious fasciitis be differentiated from nonnecrotizing infectious fasciitis with MR imaging? Radiology, 2011 ; 259(3) : 816-824.
- Wong C.H., Khin L.W., Heng K.S., Tan K.C., Low C.O. — The LRINEC (Laboratory Risk Indicator for Necrotizing Fasciitis) score: a tool for distinguishing necrotizing fasciitis from other soft tissue infections. Critical Care Medicine, 2004 ; 32(7) : 1535-1541.
- Thomas K.S., Crook A.M., Nunn A.J. et al. — Penicillin to prevent recurrent leg cellulitis. New England Journal of Medicine, 2013 ; 368(18) : 1695-1703.
Cet article a un but pédagogique et ne constitue pas un diagnostic médical individuel ; seul le médecin disposant des images, de l'examen clinique et du dossier complet peut interpréter un examen ou décider de la conduite à tenir.
Article rédigé le 2 octobre 2026 · Révisé et mis à jour le 2 octobre 2026 à 20 h 44.